GRAMASA Groupe de Recherches Archéologiques sur le Mur de l'Atlantique Secteur Arcachon - Franck Perrogon
     
GRAMASA Groupe de Recherches Archéologiques sur le Mur de l'Atlantique Secteur Arcachon
L’enseignant et plongeur Marc Mentel étudie le chapelet de blockhaus allemands de la dune du Pilat. Ces bunkers qui constellent la côte disparaissent petit à petit sous le sable et l’Océan. Et nos souvenirs avec… Soudain, c'est la planète des singes. On marche sur la plage, et c'est le film, cette scène de la statue de la Liberté aux deux tiers ensablée, léchée par les vagues, vestige final de la civilisation engloutie. Au bord de l'océan, l'âge de guerre n'est pas tout à fait enterré. Soutes, bunkers, cuves ou porte-radars finissent d'être avalés par l'océan. Triste mur de l'Atlantique, censé mitrailler jusqu'au dernier les soldats qui n'ont pas débarqué. Gamin, on chassait dedans d'invisibles adversaires. Ado, on les taguait, la nuit, feux de joie et premières bières. Puis plus tard, sur le dos d'un, dîner romantique avec belle et soleil couchant. Les blockhaus ont aussi ce parfum-là, en plus du sable ranci. Récif artificiel. « C'est un paysage. On joue dessus, on y cherche des moules… Ce sont des lieux de vie, comme il y a un port, une jetée », philosophe Marc Mentel, sur la plage des Gaillouneys, à l'extrême sud de la dune du Pilat. Planté dans « son » décor : trois blockhaus qui surnagent, ancienne route allemande concassée, tobrouks (sortes de capsules-bunkers pour un soldat et sa mitrailleuse) comme échoués. Mentel, 40 ans, plongeur, prof de physique au lycée d'Arcachon est « bunker archéologue » (terme admis) amateur. Avec Philippe Jacques, exégète local, et Francis Taffard, il travaille à la biographie des blockhaus du bassin d'Arcachon. Lui : les immergés du Pilat, quasiment oubliés jusqu'en 2005, quand il édite une inédite carte sous-marine. Soit une ligne de quinze bâtiments, qui témoigne du recul de la dune, plus de 150 mètres en soixante ans. Ils étaient au sommet ; ils gisent à une vingtaine de mètres de profondeur. « Ils se sont affaissés, le sol s'est dérobé sous eux, mais ils n'ont quasiment pas bougé. » Et font un récif artificiel vêtu de moules, d'anémones et d'éponges, « affolant » de beauté. « Des couleurs, tu ne peux pas le croire. Ils sont sous l'eau depuis les années 60, ils ont fixé une vie extraordinaire. » Partageur et militant de son si beau Bassin : « J'ai envie que les gens plongent, que ces sites soient reconnus. » Mémoire collective. Les communes ont souvent hésité à dézinguer le macadam de Legos macabres. La tendance est plus à la conservation de ces monuments historiques. « Un potentiel énorme pour la mémoire collective », estime Marc Mentel, en dévoilant un site quasi secret, connu des chasseurs et des tagueurs : un village de blockhaus, dit de « l'éden », perdu dans une forêt de La Teste. Quinze bunkers tout en meurtrières et chas pour périscope. Les bunkers archéologues rêvent de sauvegarder ce Lascaux du mur de l'Atlantique, à l'heure de la disparition des témoins vivants de la guerre. Il existe une soixantaine de blockhaus, rien qu'entre Montalivet et Contis. Combien sur toute la côte ? Innombrables. Elle s'est bétonnée entre la fin 42 et la débâcle. Quand les Américains ont débarqué en Normandie, les Allemands coulaient encore du béton au Pyla. D'après des témoignages, pas loin d'un millier de prisonniers ou travailleurs obligatoire ont dû bunkériser le Pyla, devenu « zone interdite ». Les Allemands y étaient jeunes et en chemisette. « Ils ont dû jouer aux cartes », suppose un Arcachonnais, pour qui les soldats n'ont eu qu'à prier pour rester à la plage plutôt qu'être mutés sur le front de l'Est. Depuis, les bunkers se sont fondus dans le décor. Des habitants en ont hérité sous leur maison, et s'en servent de cave, de garage, voire de boîte de nuit privée… Ou alors, ils intriguent. Patrick Lacour, de la guinguette au pied de la dune, reçoit des jeunes, des Américains et « même des Allemands », curieux de ces épaves. Il y a vingt-deux ans, il en a visité un, quand il était « encore là-haut ». Regard songeur : « Dans cette masse de béton, avec un champ de vision à 180 degrés, on a l'impression d'être indestructible. » L'océan gagne toujours.
Adrien Vergnoll
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