Requins : j'ai tenu dans mes mains le vrai seigneur de l'océan - Franck Perrogon
     
Requins : j'ai tenu dans mes mains le vrai seigneur de l'océan
Ce samedi matin, tôt, l'avenir est à nous, les mâles, les hommes, les vrais, ceux qui n'ont peur de rien, et surtout pas des requins. Parce qu'aujourd'hui, pour nous, c'est pêche aux requins au large du Cap-Ferret ! Oui Mesdames, Messieurs, ceux qui embarquent ce matin sur le pont de l'« Avenir » vont affronter rien qu'avec leurs mains et leur canne le vrai seigneur de l'océan, celui qui calme tout le monde, le seul poisson dont on ne fait jamais de carrés panés : le requin.

Le requin, quoi !

Une dizaine de gars sont à bord, des vieux, des jeunes, des gars du coin, des vacanciers. « Avec mon beau-frère, explique Jean-Pierre, on s'était toujours dit qu'on se paiera ça un jour. Et aujourd'hui, on y est, alors qu'on n'était jamais sorti du Bassin. Maintenant, j'espère qu'on verra un requin, rien qu'en voir un déjà, ce serait bien. »

Oui, à bord, les fantasmes suintent des yeux. Le requin, quoi ! Et la métaphysique n'est pas loin, elle affleure à chaque mot : « Y'a une quête, confesse Florent. La quête du poisson trophée. »

Et ça, Michel Plassot le sait. Cet ancien troisième ligne du Stade Bordelais est à la barre de l'« Avenir », un catamaran de 22 mètres et de 80 tonnes. « Ils viennent voir le mythe de près, les gonzes. Les gens ne savent pas qu'il y a du requin chez nous. On leur dit requin et de suite ils pensent grand blanc. Non, ici, c'est des peaux bleues et des makos. »

Dieu à la rescousse

À terre, les humains dorment pendant qu'à notre bord, les hommes se rêvent en guerrier. Cette pêche au requin, ça pue la virilité à 100 mètres. « Oui, acquiesce Sylvie, l'assistante de Michel, c'est un truc de mecs. Vous savez ce qu'on dit : femme à bord, rien ne mord… »

Derrière la Pointe du Ferret, voilà l'Océan. « Ce qu'il y a de bien, c'est d'être loin. » Et loin, on l'est désormais, à 8 ou 10 miles de la côte. La plage est minuscule et c'est donc vrai : la terre est bel et bien ronde.

« Le patron a décidé : on s'arrête là. Le poisson est ici, je vous le dis. » Il est 8 h 16. Michel coupe les moteurs et laisse dériver le bateau auquel est attaché un sac de saumon, « pour attirer le requin ». Aidé par son second, Simon, Michel distribue les cannes à maquereaux et prépare les vraies lignes, celles qui ferreront les squales.

Jean-Pierre, Florian, Jacky, Ludovic, Grégory, Éric et les autres, tous trempent leur ligne dans une mer où le bleu profond fait la guerre au turquoise. « Attention, à cette profondeur, 40, 50 m, on pêche des vives et ça pique. » Trop tard… Et en effet, la douleur semble, comment dire, vive, oui, très vive.

« Là commence la vraie vie du pêcheur, rigole Michel, l'attente ! Bon, maintenant, faut appeler Dieu… » Un premier maquereau sort de l'eau. « Là où y a du maquereau, je vous le dis, y'a du requin ! Elle est pas belle, la vie ? Si ça, c'est la guerre, on va pas demander la paix ! » Son pote Vincent Moscato lui écrit ses textes. Ou alors c'est le contraire.

À 9 h 47, la vraie vie commence : une ligne mord. « C'est un requin, crie Michel. Allez, c'est à qui ? Jacky ? Allez, le harnais, on y va, on pompe et on mouline ! » « Ho ! L'adrénaline ! », souffle Jacky. Et les yeux dans l'Océan, une forme scintille dans l'eau verte et bleue comme de l'aluminium au soleil : un requin, un vrai. « C'est un combat, Jacky, et y en a qu'un qui gagnera, le pêcheur ou le requin ! »

C'est Jacky qui gagne. Michel attrape le bestiau, le pose sur le pont, le tient avec le pied parce qu'il se débat, et même, lui file un petit coup de batte de base-ball. « Ça le paralyse un peu, c'est rien. »

Après, on la relâche

Le requin peau bleue est là, vaincu, devant nous. Il doit mesurer 1,70 m et bien peser 35 kg. « Putain, que c'est beau ! » Michel enlève l'hameçon. « Je suis super fier. » Jacky n'en revient pas. « C'est une femelle, annonce Michel. On fait des photos et après on la relâche. »

Tous (ou presque) posent avec le requin dans les mains. Et cette image-là restera à jamais. Il y a dans ces photos quelque chose du rite de passage, quelque chose de profond qui vient de très loin. Évidemment, maintenant, les maquereaux, tout le monde s'en bat les oreilles. D'autant plus que deux autres petits requins viennent s'embrouiller la queue dans les lignes.

Et puis à 11 h 38, un quatrième requin affole les lignes. « Ha ! Mais on est attaqué par les requins ou quoi ! Florian, à toi le baudrier ! » « Hou ! Il tire ! » « Faut se battre Florian ! Tout se mérite ! » Florian replace le harnais entre ses deux cuisses et se sent de suite plus puissant et sort la peau bleue. « 1,70 m, je vous le dis ! Simon, le mètre ! Ha ! 1,70 m. Je suis le seul pêcheur qui ne ment jamais ! »

Alors, quatre contents, sept frustrés ? Même pas, en repartant vers Arcachon, ils sont tous heureux d'avoir touché avec leurs mains à eux le mythe de l'océan. Dans les bacs, des maquereaux et des vives crèvent la gueule ouverte. Hé oui, quand on n'appartient pas à la race des vrais seigneurs de l'océan, voilà où on termine : à la casserole.

DAVID PATSOURI
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